Jean DUFOUR JEAN DUFOUR

           Photo JCW .FRANCE DIMANCHE

Né en 1933 à Capdenac (Aveyron),Jean Dufour a été animateur culturel avant de devenir le manager et ami de Félix Leclerc, Bernard Haller, Yves Duteil, Alan Stivell Francis Lemarque et Jean-Pierre Chabrol entre autres. Secrétaire et agent de Raymond Devos de 1970 à 1973, il a organisé ses tournées dans le grand Sud-Ouest de la France de 1990 à 2000. Il est l’auteur de

Félix Leclerc. D’une étoile à l’autre (Christian Pirot éditeur 1998), Raymond Devos. Funambule des mots. (L’Archipel.2005),Jacques Douai, L’art et le partage (Le Bord de l’Eau éditeur. 2008), et Les Faux-Nez (Cabedita éditeur.Suisse 2009). A paraître Portraits volés (Le Bord de l’Eau.2009)

Jean DUFOUR à bien voulu répondre à quelques unes de mes questions . 

Jean, expliquez moi votre fabuleux cheminement dans ce monde du spectacle et de la chanson en particulier ?

C’est une aventure parfaitement imprévisible. En 1966, j’étais animateur culturel et directeur de la maison des jeunes et de la culture du Vésinet, près de Paris. J’ai rencontré Félix Leclerc, en tournée française, pour enregistrer un entretien. Je connaissais toute son œuvre et j’admirais le personnage. Nous sommes devenus amis et, lassé du public des casinos, il voulait rencontrer des jeunes. Je lui ai organisé une tournée expérimentale dans les MJC que dirigeaient mes copains de promotion. Le succès total de cette initiative l’a incité à m’engager pour organiser son travail de scène et de disque. J’ai tout découvert ainsi, dans l’enthousiasme d’une grande amitié. J’étais secrétaire, chauffeur, régisseur et administrateur. C’était inespéré et exaltant. Nous avons passé quatre années dans les théâtres de la francophonie, puis Félix est rentré au Québec pour s’engager dans le combat francophone aux côtés de ses concitoyens tout en poursuivant sa carrière de chanteur et de poète.

Raymond Devos, qui était un ami de Félix, m’a proposé de poursuivre avec lui le travail que j’avais réalisé avec Leclerc. Nous avons travaillé ensemble pendant trois ans, puis Bernard Haller est arrivé triomphalement à Paris et je suis allé le rejoindre, à sa demande, émerveillé par ses qualités artistiques et humaines.

Le succès appelant le succès, j’ai créé une agence à Paris, où une vingtaine d’artistes sont venus, parmi lesquels de grands noms et d’autres dont la carrière était en devenir. C’était exténuant et magnifique. L’expérience acquise m’a valu d’être souvent sollicité dans l’enseignement et différents organismes officiels ainsi que des rencontres professionnelles et des festivals de chanson. Aujourd’hui encore, en 2009, il m’est toujours très agréable de retrouver mes amis dans l’atmosphère très enrichissante des clandestins du show-business.

Pouvez-vous me parler un peu de ces personnages avec qui vous avez travaillé et qui sont devenus vos amis : LECLERC, DEVOS et DUTEIL ? Pour 3-2-1-chansons, pouvez-vous livrer une anecdote pour chacun de ces 3 grands artistes, celle qui vous a le plus marqué?

Aucun d’eux ne peut se comparer à l’autre. Tous trois étaient de grands amis au point que Leclerc, qui ne chantait habituellement que ses propres textes, a chanté des chansons écrites par Devos. Leclerc et Duteil avaient en commun une grande humanité et une discrétion bien réelle, ce qui n’a pas toujours été le cas de Devos, solitaire et égocentrique, heureux en scène et seulement en scène. Son humour faisait autorité au point qu’il n’acceptait pas celui des autres.

Félix Leclerc ne se considérait pas comme un chanteur, mais comme un homme qui chante. La scène était son lieu de travail public et il m’interdisait d’avoir à ma portée des photos à faire dédicacer hors du théâtre. Il était malicieux et rusé comme un terrien, faisant semblant d’être gêné par les affiches qui annonçaient son récital. Il s’amusait beaucoup des réactions de ceux qui le reconnaissaient dans un lieu public et plaisantait parfois avec eux. Il fuyait les salons de coiffure et les boutiques de mode. Je m’honore de lui avoir fait découvrir la gastronomie française qui lui a procuré bien des plaisirs. Leclerc était un humaniste qui aimait la vie.

Raymond Devos était soucieux de son confort et rigoureux dans le travail. Il n’avait pas, d’instinct, le don du partage. En Belgique, à la veille d’une série de spectacles à Bruxelles où il descendait régulièrement au Grand Hôtel, il m’avait demandé exceptionnellement de loger au calme d’une auberge de la grande banlieue. Je connaissais l’endroit, calme et confortable où nous sommes arrivés un soir d’hiver. Dans la nuit, j’ai été brusquement réveillé par des coups sur ma porte. En ouvrant, j’ai découvert Raymond coiffé d’une couverture, et qui m’apostrophait : « Tu n’as pas froid ?Moi, je suis gelé. Le chauffage ne fonctionne pas ! Nous allons de suite au Grand Hôtel. Téléphone et réserve les chambres ! ». Non sans mal, je suis parvenu à le raisonner. Au matin, l’aubergiste s’est confondu en excuses et nous avons fui à Bruxelles. Pendant qu’il était à la réception, je suis allé garer la voiture au parking. Dans la cabine de l’ascenseur, un panneau bien en évidence présentait les excuses de la direction à ses clients et leur proposait des appareils de chauffage d’appoint pour pallier la panne de l’installation.

J’ai eu bien du mal à retenir un fou rire qui n’aurait pas été partagé…

Yves Duteil est calme et pondéré, sauf lorsque la faim le tenaille. Il convient alors de trouver rapidement une solution. Sa colère se lit dans le regard. Elle est principalement le fait d’une injustice ou d’un manque de respect. Sa gentillesse naturelle lui a souvent valu sarcasmes et railleries auxquels il répond par le talent et l’humour. Pour l’avoir souvent accompagné, j’ai pu apprécier le respect qu’il témoigne au public et une patience à toute épreuve avec les enfants dont il défend les droits dans le cadre de l’UNICEF et d’associations caritatives. qu’il anime sans fracas. J’ai un souvenir ému de sa rencontre avec Félix Leclerc, dans sa maison de l’Ile d’Orléans où je me trouvais alors. Je garde de ce moment privilégié le souvenir d’une amitié rare, profonde et fidèle.

L’amitié et la fidélité sont les traits marquants de cet honnête homme, pétri d’une humanité et de talents qu’il dispense généreusement à ses proches et à ceux qui l’aiment.

On a l’impression que pour vous, la chanson est un « sacerdoce », que l’écriture est une nécessité absolue, vitale, et que la passion est toujours là, brûlante comme à vos débuts…

Je suis très sensible à cette remarque. Il ne m’appartient pas de confirmer. Je suis né avec la chanson, à une époque où les médias n’étaient pas encore la fantastique entreprise d’abêtissement collectif qui les caractérisent aujourd’hui. A la maison, mes parents avaient un cahier de chansons qu’ils interprétaient lors de réunions familiales. Mon père jouait du banjo. J’ai chanté, très jeune, mais j’étais bien trop réservé pour imaginer qu’un jour…La première chanson que j’ai entendue à la radio était Les yeux d’Elsa, sur un texte d’Aragon, interprétée par André Claveau. Beau souvenir ! J’avais déjà évité le pire qui viendrait bien plus tard avec la vague yé-yé. Dans l’intervalle, j’ai eu le bonheur de rencontrer Jacques Brel, pour qui j’ai organisé des concerts, puis Jacques Douai, qui m’a enseigné les critères de la qualité et le respect absolu du public, et enfin Félix Leclerc qui m’a offert sa confiance et son amitié. J’avais déjà créé un cycle de conférences audio-visuelles consacré à la chanson que jeprésentais dans l’enseignement, les comités d’entreprises et les centres culturels. Ce travail me procurait bien du plaisir et m’avait permis de rencontrer des artistes aussi considérables que Georges Brassens et Jean Ferrat, entre autres. La communication, le dialogue étaient devenus une nécessité, à défaut d’avoir été une vocation. Par la suite, les contraintes et les joies de ma fonction d’agent artistique ne me laissaient guère le temps d’écrire. A peine quelques notes rédigées à la hâte sur mon carnet de route.

Une retraite relative mais tardive, me permet de donner libre cours à cette autre passion qu’est l’écriture. J’ai eu la chance d’être édité dès mon premier ouvrage et je n’ai jamais cessé depuis.

L’écriture, dans sa rigueur et son exigence, m’a aidé à surmonter bon nombre d’épreuves dont une maladie que l’on qualifie communément de longue et douloureuse. J’ai momentanément vaincu cette angoisse.

J’écris comme j’aime, passionnément.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le monde de la chanson ?

La chanson obéit toujours au battement de cœur des hommes et, en ce sens, elle est un art à part entière qui témoigne sans cesse de la vie. Mais elle est en même temps captive d’un carcan industriel et commercial dont la devise pourrait être : Ne pensez pas, consommez ! En schématisant à l’extrême, on pourrait affirmer qu’il existe aujourd’hui deux réseaux de diffusion : celui, officiel, des médias et celui, infiniment plus exigeant, mais presque clandestin, des circuits culturels.

Donc, la chanson véhicule le pire et le meilleur. Il nous appartient de choisir, librement, sereinement, de refuser le matraquage et la complicité des mauvais commerçants. Il existe encore de véritables artistes et de bien belles chansons. Nous devons faire connaître notre indignation avec la même conviction que celle qui anime notre volonté d’être libre dans nos choix d’une création qui n’a rien perdu de sa grandeur et de son authenticité.

Merci JEAN et au plaisir de se retrouver au hasard d'un festival.....

Michel de 3-2-1-chanson.

 




 
 
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